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Lundi 18 Février 2002.
Semaine 10
9h40 : première échographie. A. est avec moi. Un peu excités et nerveux, on s'est mis sur notre trente et un, comme pour un entretien d'embauche. Va-t-il nous accepter, notre bébé, nous embaucher comme parents ?
A. a emmené une K7, pour se passer en boucle les images à la maison. C'est bien, le fœtus à peine formé,
et il est déjà complètement gaga. Ca promet !
L'échographe est une femme. Je me dis : " Ouf ! Elle comprendra. Je n' aurais pas peur de pleurer un peu, de poser des questions bêtes ".
Premières images, que j'ai pas bien vues tellement j'étais émue. A. aussi : il avait figé les yeux flous et un sourire maladroit sur son visage, comme pour se protéger d'un regard ou d'une intervention extérieure _ surtout ne pas le déranger, ne pas l'empêcher de s'émouvoir !_ .
Premiers battements de cœur. Battements fous, comme ceux d'un petit chat, au milieu de bruits d'eau, de crachouillis et de résonances mystérieuses.
Mon regard allait de A. à l'écran, de l'écran à A.
Mardi 19 Février 2002.
Semaine 10
Suite à l'écho, on sait donc que la conception s'est faite le 16 décembre, et que j'accoucherai donc le 16 septembre. Juste pile poil un mois et demi après notre mariage. C'est bien, je ne serai pas du tout repérable, ce jour-là, avec mon mètre vingt de circonférence et les tâches de grossesse…
Si c'est un garçon, on l'appellera Murphy (comme la fameuse loi du même nom, appelée aussi loi de la tartine beurrée : " toute tartine préalablement beurrée tombera, si elle doit tomber, sur la face beurrée ", ou bien " tout corps plongé dans son bain reçoit inéluctablement un coup de fil ")…
Remarque, ça aurait pu être pire : un accouchement le 2 Août ! ! Et hop, on regroupe tout, pas de temps perdu : après la cérémonie à la mairie, paff ! ! direct à l'hôpital. Mariée et mère en même temps ! ! Allons, un peu de synchronisation, que diable ! !
Vendredi 8 mars 2002.
Semaine 12
" Votre utérus a la taille d'un pamplemousse ". Je guette les signes d'un renflement de mon ventre. Rien. Ca doit être un petit pamplemousse. Une orange. Ou un citron. Vert.
Lundi 11 mars 2002.
Semaine 13
Fin du 1er trimestre.
J'ai fait le dépistage de la trisomie. A priori, tout va bien. Ouf !
La fin du 1er trimestre, ça veut dire l'annonce officielle de la bonne nouvelle à tout le monde, et toute une paperasserie à remplir et les démarches pénibles à faire comme la déclaration de la grossesse à la Sécu, et à l'employeur. Mon employeur à moi, et qui le restera jusqu'à la fin de ma période de préavis, c'est à dire fin du mois, est ce type de Big World Company assez hermétique à tout ce qui touche à la maternité, parce que ça ne rentre pas dans ses tableaux, et parce que ça fait chuter ses rendements. Bref. Sympa, d'annoncer la bonne nouvelle ! ! Et c'est vrai qu'avant de composer le numéro, j'ai reformulé dix fois au moins mon petit laïus en faisant les 100 pas dans l'appart, avec le ton enjoué, sans le ton enjoué, avec ou sans tremolos dans la voix, avec un débit rapide ou lent, un ton détaché ou confidentiel… J'en bafouillais. A la fin, exténuée et la langue fatiguée, j'ai pris le téléphone, suis tombée directement sur la DRH, et lui ai tout simplement dit : " je suis enceinte ". C'était le meilleur speech à faire.
Mais pourquoi c'est si dur à dire, si peu naturel à mon oreille ?
JE SUIS ENCEINTE, j'attends un enfant! moi! ... et mon destin est maintenant scellé au sien. C'est fou !
Plus jamais comme avant, plus jamais irresponsable, plus le droit de faire le bébé, justement, et de vouloir la protection de maman, qui va du même coup devenir Grand-mère ! Je suis Maman !
Je vieillis d'un coup, et ma famille proche aussi du coup : une génération nouvelle est en gestation. Mes parents deviennent grands-parents, mon frère
et ma sœur Oncle et Tante, et moi maman. C'est justement devoir le dire tout haut, le formuler à d'autres, qui m'a permis finalement d'en prendre réellement conscience. Et de réaliser et d'assimiler toutes les implications que cela a, pour moi, pour nous. Et les potes ?
C'est drôle, parce que je ne pensais pas que c'était si difficile à dire à annoncer, une naissance future. C'est tellement impliquant, parce que tout le monde se positionne par rapport à cela, finalement. Par exemple, on n'aura certainement pas les mêmes amis, parce que plus les mêmes activités. Les sorties dans les bars, les petits concerts à l'improviste, les bouffes jusqu'à pas d'heure, les après-midis Roller : fini ! ou bien autrement.
Et plus généralement : moins de temps !
Pour eux aussi c'est un changement ! Mes amis célibataires, connus quand
je l'étais moi-même, ont tous réagi avec surprise, parfois même stupeur.
C'est vrai que je suis plutôt quelqu'un de libre, d'indépendant, un peu
féministe mais surtout non-conformiste. Et qu'est ce que le bébé sinon
l'inscription dans le schéma classique bébé-mariage-boulot-maison. La petite vie, quoi. Pas celle d'une aventurière de grands chemins. C'est-à-dire que derrière cette annonce aux amis, il y a ma prise de conscience à moi de mon choix pour un certain style de vie, et donc d'un renoncement à un autre, notamment à celui qui m'a servi de modèle jusqu'à présent: le non-conformisme, l'épicurisme égoïste, le recherche du bonheur et de l'équilibre individuel par la liberté de penser à d'agir. C'est donc pour moi aussi un changement, une véritable petite mort. J'abandonne mes principes de vie actuels pour un autre système de valeurs, que je ne connais pas encore, que je vais même devoir ériger, à force d'essais et d'erreurs.
C'est cela en fait qui est flippant, derrière tout cela. Je viens de le découvrir et de le comprendre, et surtout de l'admettre.
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